« Ceux qui comptent », le rire à l’état brut

« Ceux qui comptent », le rire à l’état brut

« Ceux qui comptent » s’annonce être l’un des succès du printemps au cinéma. Le film était présenté en avant-première aux cinémas Pathé des Docks 76. La séance affichait complet. L’occasion d’une rencontre avec Jean-Baptiste Leonetti, un metteur en scène en orbite.

Jean-Baptiste Leonetti : « J’ai vu Les Tuche après avoir choisi Pierre, pendant le tournage, mais pas les cinq ! »

Jean-Baptiste Leonetti, Pierre Lottin aurait dû être là ce soir avec sa femme. Je voudrais savoir ce qui vous a poussé à aller chercher le plus débile des Tuche (Ndr :  Wilfried pour ceux qui auraient manqué cinq épisodes, césarisé pour son rôle dans l’Etranger) pour votre film ?

Pierre, vous aurez mieux répondu que moi là-dessus. En fait, je ne connaissais pas son travail. Parce que j’ai vécu aux USA, je suis juste revenu à l’époque où il a explosé mais Pierre a vu mon premier long-métrage, «  Carré Blanc ». Il a beaucoup aimé. Il fait partie des douze personnes en France qui l’ont vu mais le film a été repéré au Festival de Toronto. Et j’ai été contacté par des agences américaines. Je suis donc allé travailler là-bas. Mais Pierre avait gardé mon nom en tête, pour un jour, peut-être, travailler avec moi.

La rencontre s’est faite comment ?

Lorsque je suis revenu en France. Je fais deux, trois trucs, j’écris ce film et je caste Sandrine. Avec la production, on se met à se demander qui va pouvoir être en face. Un ami me dit, ça va être Pierre Lottin. Je dis OK, très bien. Et je vous parle d’un ami qui n’est pas dans le cinéma : il est postier mais a un bon œil. Du coup, moi, je vais regarde tout de suite ce que je peux voir. « La nuit du douze », « Quand vient l’automne », « En fanfare » et surtout « Un triomphe » aussi. Je dis, oui, c’est lui, c’est sûr. J’ai vu Les Tuche après, pendant le tournage mais pas les cinq !

Dur quand même de passer du cinéma d’auteur aux Tuche ?

Pierre ne renie pas du tout Les Tuche. Il est très content des Tuche. Il en refera peut-être un sixième, d’ailleurs. Un sept ou un huit, je n’en sais rien. Et il continuera à faire ça aussi. Et c’est ça qui est intéressant. Il renie pas du tout. Il n’est pas en train de dire, c’est fini. Maintenant, je fais des films d’auteur. Non, non, non. C’est les deux.

Un acteur populaire

Il va être un acteur populaire. Il va être un grand acteur populaire. Au sens noble du terme. C’est ce qui le rapproche de son personnage. Il est assez altruiste comme garçon. Et il a raison. Parce que Les Tuche, il le dit très bien, ça fait des millions d’entrées. C’est du fond de soutien pour les films. Et tous ces réalisateurs qui démontent Les Tuche vivent aussi en partie grâce aux Tuche. Il faudrait se calmer aussi un peu là-dessus, Moi, je ne les ai pas vus, Les Tuche. Jusqu’au tournage. Mais je ne vais pas commencer à mettre de la boue dessus.

On se marre

Votre nouveau film, « Ceux qui comptent », est très différent de ce que vous avez proposé jusque-là. Et qu’est-ce qui vous a amené à ce genre de drame familial tragicomique ?

Moi, je fais des films différents. D’accord. C’est juste qu’en fait, il y a autant de points communs avec mon premier film qu’il y en a avec mon second, c’est-à-dire aucun. Le second, c’était une commande pour rembourser les dettes contractées sur le premier en étant producteur. Dans tous mes films, il y a de l’humour. Même dans « Carré Blanc », qui est un film ultra radical, il y en a vraiment, on se marre. C’est-à-dire, on se marre en se torturant avec un fer à repasser, mais on se marre.

Est-ce qu’il y a, dans votre vie, dans votre parcours, un moment où vous avez connu une situation telle qui est présentée ici ? La pauvreté, le fait de ramer …

En étant dessus réalisateur, à votre avis, qu’est-ce qui s’est passé dans ma vie pour arriver à réaliser des films ? C’est que des galères, les réalisateurs. Il faut être dingue pour être réalisateur aujourd’hui.

À ce point-là ?  Il y a de l’argent dans le cinéma, quand même. ? 

Il faudra me dire où il est, alors.

Parlez-moi de l’économie de ce film. Alors, comment vous l’avez monté ?  

Moi, je n’ai déroulé aucun business plan. Moi, je n’étais pas producteur. Sur ce film, j’étais juste réalisateur.

Pierre Lottin et Sandrine Kiberlain dans « Ceux qui comptent »

« Sandrine Kiberlain s’est fait sodomiser »

Quel film de Sandrine Kiberlain vous a donné envie de voir qu’elle pouvait être comique ?

Ce n’est pas un film qui m’a donné envie. C’est ce qu’elle représente Sandrine, en fait. Cette sophistication, cette classe. Ce don pour la comédie, Et… Sa capacité à rougir. C’est ça qui m’a donné envie. Ce n’est pas un film précis, au contraire mais je me souviens que le César, dans « Neuf mois fermes », l’a révélé au très grand public. « Neuf mois fermes », c’était génial, aussi. Je me souviens aussi l’avoir vu dans « Rien sur Robert », de Pascal Bonitzer, où elle explique à Fabrice Luccini, qui est son copain, comment elle s’est fait sodomiser par un mec.

Qui est cette actrice ?

Et je regarde ça en plan séquence. Je me suis dit, mais qu’est-ce que c’est que cette actrice, en fait ? Je regardais ça et je me suis dit, mais c’est qui cette actrice ? Elle est géniale. Et elle est très sympa. Alors, oui, oui. Elle peut être dure sur le plateau mais honnêtement, elle a dû contester deux fois les indications sur le film. Sandrine est un train, qui est un TGV, quoi. Qui est une Rolls.

Vous avez parlé de caster tout à l’heure, Sandrine Kiberlain.

Moi, je ne mets pas de visage sur les personnages. Je ne mets pas de visage d’acteur sur les personnages. Non, parce que s’ils disent non, après votre monde s’effondre. Vous prenez un lot de consolation. L’acteur le sent. Vous le sentez. Ce n’est pas bon pour le film. Moi, vraiment, je ne le fais pas. Je ne mets pas de visage. J’en ai parlé avec ma productrice. On a évoqué très vite Sandrine. On lui a envoyé le scénario. Elle a voulu me rencontrer dans la semaine. On devait se voir une heure. On s’est vus quatre heures. Et ensuite, à partir de là, moi, je voulais quelque chose qui soit son inverse, son opposé. Donc je ne me trouvais pas dans le cinéma français, son opposé, sans tomber dans le clicheton. Jusqu’à ce qu’on me parle de Pierre Lottin. Voilà. Et quand on s’est retrouvés avec Pierre, comme on adorait tous les deux ce qu’on faisait, mutuellement, on s’est très bien entendus. On était d’accord sur beaucoup de choses.

Vous le filmez très bien. Il n’est pas difficile à filmer ?

Oui, mais jusque-là, il ressemblait un peu trop au gentil des Tuche. Là, on trouve autre chose. C’est un film d’acteurs. Si vous n’êtes pas foutus de vous rapprocher avec votre caméra pour les voir, franchement, je ne vois pas où est l’intérêt. Si c’est pour se mettre à 10 mètres parce qu’on a peur d’eux, franchement, ce n’est pas intéressant.

Pierre Lottin, c’est une brute

Le personnage de Pierre Lottin a été plus difficile à définir ?

Oui, on en apprend petit à petit à la fin ce qui s’est passé. Il s’est fait une fiche, à commencé à admettre un passé. Je lui ai dit, mais c’est quelqu’un de populaire, c’est un contremaître, un technicien, un ouvrier qualifié, un type pas con, qui n’a pas fait des grosses études, mais qui n’est pas idiot. Il a eu un accident, un drame sentimental. Ça l’a flingué. Parce qu’en fait, les gros durs ont du cœur. Quand on a évoqué ça, je lui ai dit, c’est une brute sentimentale. Voilà. En fait, c’est une brute. Il est brut de décoffrage.

Est-ce que vous étiez sûr que le duo allait marcher ?

Oui, j’étais convaincu. J’étais convaincu à 100%. Après, il y a le tempérament des deux acteurs. C’est les deux opposés. Ça correspondait au film. Vous connaissez la phrase de Michel Simon, « On ne dirige pas les acteurs, mais on les choisit ».

Et Pierre Lottin, sur un plateau ?

Pierre, il n’a jamais dénaturé les scènes. Parfois, il était arrivé d’en rajouter deux, trois choses. Et c’était toujours dans l’esprit de la scène. J’ai toujours laissé faire Pierre. Méfiez-vous. En fait, c’est parce qu’il en impose vraiment par sa présence que vous pensez qu’il n’y a pas beaucoup de dialogues. Mais il y a du dialogue, il y en a. Moins qu’elle, parce qu’elle est volubile.

Mélissa a un tempérament comique super

Pierre Lottin a ramené sa femme, si je peux parler comme ça, l’assistante sociale, qui est excellente.

Il ne l’a pas ramenée. Il n’a pas fait ça. Il a été beaucoup plus élégant. C’est moi qui ai dit prenons Mélissa. Et après, avec Mélissa, on a réécrit le rôle ensemble. On a retravaillé. Comme elle vient du stand-up, on a ramené des choses. Elle aimait bien déjà ce qui était écrit. Je ne connaissais pas son travail : elle est fantastique. Moi, j’adore. Elle a un tempérament comique super. La discipline, la technique, la générosité. C’était super de les voir tous les, Pierre et elle, deux à l’image.

Melissa Izquierdo est mariée à Pierre Lottin depuis deux ans.

C’est vous qui avez écrit le film ?

Oui.

Les gags, ils viennent d’où ? Tous ces gags qui explosent à longueur de film. Souvent, on est mort de rire !

On rigole mais il ne s’agit pas de gags. C’est de la comédie. C’est ma culture, parce que j’aime autant la comédie que le drame. J’ai appris le film avec Chaplin. Il n’y avait pas la télé à la maison. Ma mère m’emmenait voir des reprises de films au quartier latin. J’ai vu tous les films de Chaplin, deux, trois fois. Après, j’ai adoré Black Edwards. J’ai grandi avec ça. Ce qui m’intéressait dans Black Edwards, comme Chaplin, c’est la tragie-comédie. Après, j’ai découvert Weber. Surtout Weber comme scénariste. Je considère qu’il est meilleur scénariste que réalisateur, mais il le sait d’ailleurs lui-même, je pense. La tragie-comédie, c’est pour moi.

Un portrait de femme

Ce film, c’est d’abord le portrait de Rose, une célibattante désargentée mais débrouillarde ?

Je voulais faire un portrait de femme. Ces femmes qu’on a croisées dans notre vie, qui se battent, qui ont des emmerdes, qui ne baisent jamais les bras, qui ne se plaignent pas, qui ne sont pas dans la victimisation. Dans une époque où on est tellement dans la victimisation, ou la revendication, ou l’indignation, moi, je voulais faire une femme qui soit l’inverse de ça. Et je ne voulais pas faire un film social. Je voulais faire un portrait de femme, humain, qui se débrouille avec ce qu’elle a, avec son cœur, sans aucune politisation. Et puis, je me suis dit, au bout de 20 pages, il manque quelqu’un, là.

Ça pourrait presque paraître comme un feel good movies ?

Ça en est un. Et ça fait des étincelles. C’est ce que dit Sandrine. Elle dit qu’elle n’a plus peur de rien. Je trouve ça super. Elle a raison.

Ceux qui comptent un film de Jean-Baptiste Léonetti
« Ceux qui comptent, un film pour rire et pleurer

« Oui, il se passe quelque chose »

Vous êtes en pleine promo, là. Vous avez déjà fait plusieurs avant-premières, plusieurs rencontres. Vous le sentez comment, ce film ?

C’est difficile pour moi de vous dire mais le rapport avec la salle est extraordinaire. Il est formidable. J’étais à Vélizy tout à l’heure. Vélizy, c’est la banlieue. Et je me disais, la banlieue, dans ma bêtise chronique, ils vont voir « Fast and Furious ». Donc, ils ne verront pas ce film-là. Je suis arrivé, la salle était au 8-10ème pleine. Et c’était une salle incroyable. Incroyable. C’est-à-dire que les gens étaient hyper intelligents. Ils étaient émus aux larmes. Ils posaient des questions. En fait, ils ne posaient pas de questions. Ils n’en avaient rien à foutre, des questions, en fait. Et c’était génial. Pierre, habitué aux avant-premières me dit avoir rarement vu ça mais je reste prudent. On ne peut pas savoir. Mais oui, il se passe quelque chose.

Ça doit être un moment particulier, lorsque l’on sent les choses venir ?

C’est un moment particulier de voir les gens réagir et aimer. De voir qu’un film peut marcher, quoi. Oui, de voir les notes sur UGC qui sont très bonnes.

Visiblement, vos deux premiers films n’ont pas fait des gros scores ?

Le premier n’a pas fait un score important. Et le deuxième a fait de l’argent, parce que c’était autre chose. Mais le premier, ce n’était pas pareil. Vous savez, les premiers films, on les fait pour prouver quelque chose à soi. Le deuxième, on fait un truc pour prouver aux autres. Et le troisième, je vais faire un vrai film. Ça suffit, maintenant. Je venais de faire un moyen-métrage qui avait cartonné. On l’appelle « Tondex 2000 ». Il a reçu avait une trentaine de prix dans le monde. Et je voyais les gens dans la salle péter de rire, et mûres, tout ça, et tout. Et je me suis dit, c’est la meilleure des drogues pour un réalisateur.

Une garantie de succès ?

Deux acteurs populaires et grand public, c’est une garantie de succès pour un réalisateur ?

Je n’en sais rien. On ne peut pas savoir. On ne peut pas savoir. On ne saura jamais, en fait. Parce que sinon, on aurait tous un yacht à Monaco, quoi. On aimerait savoir, se dire. OK, là, selon les algorithmes et tout, mais ce n’est pas vrai, c’est faux, ça ne marche pas.

Et vous rêvez vraiment d’un yacht à Monaco ?

Je m’en fous. Je m’en fous complètement. Mais refaire un autre film, oui. Toujours, bien sûr. Parce qu’il n’y a rien de mieux au monde. Même si c’est que des galères. Mais il faut, oui.

Vous avez été là dès le début de la conception du film ?

C’est un vrai, un long travail entre la productrice, UGC, moi. Un long travail où on s’est écoutés tous culturellement. On a bien travaillé. On s’est tous écouté. Sans se hurler dessus. Sans être dans des combats débiles. On a toujours essayé de prendre les uns des autres. On avait dépeint UGC comme une boîte à faire de films extrêmement commerciaux. Ils sont les seuls à avoir accroché au scénario. Ils m’ont laissé faire le film que je voulais faire. Chaque fois qu’on avait des désaccords, on a discuté plutôt très bien. Camille Lorillon, ma productrice, a été absolument exemplaire.

Il a coûté combien, le film ?

Je vais vous répondre franchement, parce qu’on m’a posé la question tout à l’heure à Vélizie. Je ne sais pas. Je vous le jure. Je ne sais pas ! Je ne veux pas le savoir. Mais il n’a pas coûté très cher. Je le sais parce qu’il y a des trucs qui m’ont manqué et que je n’avais pas.

« Peu de films alternent comédie, action, drame »

Vous savez combien d’entrées il vous faut ?

Ça ne doit pas être énorme. Je pense que le film peut être rentable à partir de… Pas tant que ça. Beaucoup de gens veulent savoir parce qu’ils pensent que ça n’a pas coûté très cher. Je sais parce que c’est moi qui ai fait la prépare. C’est moi qui l’ai tourné. C’est un film anachronique. Il a été fait d’une façon aussi spéciale. Il n’y a pas de film comme ça en France encore aujourd’hui. Peut-être que ça ouvrira la voie à d’autres films. Mais il n’y en a pas beaucoup qui alternent comédie, action, drame.

Vous avez l’impression de réinventer un genre ?

Non, je n’ai pas l’impression de réinventer un genre. J’ai l’impression de me rattacher à quelque chose qui existait dans les années 70. Qui a été perdu à un moment donné au profit d’un autre cinéma qui n’est pas non plus inintéressant. Mais ce que je vois avec le public là, c’est que ce cinéma-là leur manquait un petit peu.

Et pour finir, Sandrine, elle en a balancé combien de fumigènes ?

Dans la scène là ? C’est compliqué cette scène. Je ne sais pas, on a dû faire 6-7 prises, 8 prises, pas plus. D’habitude, je fais 3-4 prises et j’arrête.   C’était compliqué cette scène. Au supermarché, figurants, fumigènes, travelling, comédie. On s’était mis dans des trucs qui n’étaient pas simples. Mais bon, on s’en est sortis.

« Ceux qui comptent », en salles à partir du 25 mars partout en France et notamment au cinéma Pathé des Docks 76

A lire : la critique du film

Avatar de Patrick Auffret

Journaliste à Radio France Caen, Patrick Auffret a travaillé de nombreuses années dans la presse écrite tout en se passionnant pour la photographie de concert. Son premier roman “Drugs party in the 80's”, sorti en 2024 a été réédité en fin 2025.