Jérôme et Kathleen Lecoq produisent du cannabis en France. Pour eux, le cannabis est déjà légalisé. D’ailleurs, ils ont à la vente tout un stock de produits dérivés du cannabis. Entretien fumeux sur une grande hypocrisie française.

Jérôme Lecoq, expliquez-moi un peu. Vous êtes producteur de cannabis. Est-ce bien légal, ici, en France ?
Oui. Le cannabis est légal tant que le taux de THC ne dépasse pas 0,3%. En réalité, le cannabis, c’est du chanvre. Cannabis sativa L, c’est le nom botanique de cette plante que l’on cultive en France depuis des millénaires.
Comment on peut savoir si ce taux est dépassé ou pas ?
On envoie nos fleurs en laboratoire pour faire des tests. La loi précisément dit qu’on doit cultiver des variétés qui sont censées respecter ce taux de 0,3% mais dans les faits, le taux est trop bas et c’est très dur de le respecter. Pour résumer, ce taux est arbitraire et ne reflète pas les réalités du terrain. En fait, le cannabis est légalisé en France, mais pas le THC. La molécule de THC est interdite. On nage dans l’hypocrisie la plus totale. C’est vrai.
« C’est une filière très hypocrite »
Toute la filière, encore jeune, est concernée ?
Oui, c’est une filière très hypocrite. Les règles sont trop restrictives, on ne peut quasiment pas les respecter. Et puis d’un autre côté, on importe des produits. En Suisse, ils cultivent à 1% THC. Ils l’importent en France mais ils réduisent par opération chimique le taux de THC dans les fleurs. Donc ils les rendent légales. Mais elles ne sont plus naturelles. Et rien ne vient signaler ça au consommateur. Alors comment empêcher quelqu’un de vendre du cannabis avec un taux de THC qui défonce vraiment ?
« Certaines molécules sont interdites »
On vit un peu l’époque de la prohibition pour le cannabis, comme pour l’alcool aux USA au XXe siécle ?
Oui, et alors que de nombreux pays légalisent. Mais aujourd’hui, on se rend compte que la prohibition ne marche pas. Le cannabis à fort taux de THC reste parfaitement accessible. On peut toujours en acheter. La réalité, c’est qu’il y a une demande. Et en interdisant du cannabis à fort taux de THC malgré cette demande, on crée l’apparition sur le marché de produits boostés aux molécules de synthèse légales. Cela posent de gros problèmes sur la santé publique. Certaines molécules sont interdites, comme le PTC « Pète Ton Crâne » ou le HHC, mais elles sont toujours vendues sous d’autres noms. Ces molécules sont beaucoup plus puissantes et dangereuses que le THC, mais elles ne sont pas détectables à travers des tests salivaires.
C’est un vrai danger pour les consommateurs ?
Beaucoup finissent à l’hôpital et font des malaises parce que c’est vraiment très fort. Beaucoup plus fort que le THC. Presque tous les week-ends, sur les marchés, quelqu’un vient m’en parler. C’est un réel problème de santé publique. Et cela vient du fait qu’on n’ait pas de cadre réglementaire suffisant.

« La fabrication peut se faire de manière artisanale »
On voit beaucoup de têtes d’herbes qui sentent très très fort dans les magasins mais guère de barrettes de shit ?
Pourtant, il y en a. Mais déjà avec les fleurs, on a du mal à respecter la limite. Alors avec du shit, qui est une extraction, ça va être très condensé. Et il est impossible de respecter le taux de THC sauf par ajout de produits de coupe comme la fécule de pommes de terre ou des rabaissements chimiques des taux. C’est dommage car la fabrication du haschich peut se faire de manière artisanale, avec un véritable savoir-faire qui peut être mis en avant.
Donc les barrettes, il faut toujours aller dans les cités ?
Oui, vous faites ce que vous voulez dans les cités ou ailleurs. (rire) Mais du hasch fait avec des variétés CBD, on peut en trouver dans les magasins ou directement auprès des cultivateurs français.

Du miel, de la bière, des infusions
Il y a de plus en plus de produits dérivés
Oui, nous en vendons. On a du miel infusé aux fleurs, des infusions avec des plantes médicinales. Notre bière infusée au chanvre, issue d’un partenariat avec un brasseur local sera d’ailleurs bientôt disponible. En vérité il y a beaucoup d’applications pour le cannabis alimentaire et le cannabis bien-être et une forte demande, notamment auprès des seniors.
Vous cultivez ça où ?
Dans un lieu secret, parce que on a peur du vol, près du Neubourg, sur 1500m². Nous faisons tout à la main, en culture sur sol vivant. Le climat normand s’y prête. C’est en extérieur total. Pour la croissance, c’est plutôt bien. Le seul problème, la période de floraison, à l’automne, car c’est très humide, et du coup, il y a des risques de moisissures sur nos plantes. Cette année, on a eu une période très peu humide, très sèche, et on a vraiment une récolte exceptionnelle. C’est vrai dans toute la France.

De l’or vert ?
C’est un bon business, le CBD en France, aujourd’hui ?
J’espère que ça le sera. On s’imagine que c’est un peu l’or vert, mais non, c’est très dur à vendre, en fait. Il y a de la concurrence des pays étrangers, internet, les magasins spécialisés. Nous, en tant que petits producteurs attachés à la qualité, et en producteurs français, on ne peut pas concurrencer sur le prix, ce qui est importé, donc c’est dur.
À mes yeux, pour s’en sortir c’est impératif de miser sur la qualité et transformer un maximum sa production pour se diversifier.
Pour quelle clientèle ?
Des passionnés, des anciens fumeurs de THC, mais aussi des amateurs de bien-être, avec toutes les infusions. Des personnes qui ont des problèmes de sommeil, d’anxiété, douleurs… Cela va concerner une clientèle large, des personnes âgées, des jeunes, des femmes, des hommes. Et de toutes les classes sociales.
Le CBD, finalement, c’est un bon ou un mauvais produit ?
Le CBD, déjà, c’est juste la molécule. En fait, pour nous, en France, c’est du cannabis. Personnellement, je suis convaincu que c’est un bon produit parce que c’est naturel et qu’il permet de se détendre. Le côté bien-être est très important. Et mine de rien, le CBD peut faire du bien à l’économie française, en créant des emplois, des carrières et des vocations, notamment dans l’agriculture qui est un secteur en souffrance.
« La France a besoin d’un cadre réglementaire intelligent »

On pense souvent aux fleurs à fumer, mais le plus gros débouché se trouve en alimentaire. Infusions, huiles sublinguales… Le fait que nos clients soient fidèles, ça prouve que c’est efficace car ils y trouvent leur intérêt.Il y a les infusions ou les huiles sublinguales qui vont permettre à des gens qui ont des douleurs, des problèmes de sommeil, je ne vais pas dire de se soigner, parce que c’est une allégation thérapeutique qu’on n’a pas le droit, mais ça permet d’apaiser certains symptômes et de façon naturelle. C’est une alternative naturelle aux somnifères et autres anti-dépresseurs.
Mais il faut que ça reste naturel, et éviter toutes les molécules rajoutées. La France a besoin d’un cadre réglementaire intelligent pour protéger les consommateurs et les acteurs vertueux.
Le site internet de Jérôme Lecoq
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