Martin Dupont, le culte à rebours

Martin Dupont, le culte à rebours

L’histoire improbable d’un groupe français devenu mythe underground aux États-Unis et revenu, des décennies plus tard, plus vivant que jamais.

La pochette de l'album de Martin Dupont
Martin Dupont a sorti un album mythique

Il y a des groupes qui courent après leur époque.
Et puis il y a ceux qui la ratent de quelques années avant de revenir la hanter.

Martin Dupont est de ceux-là.

Longtemps resté dans une zone floue de la musique française, trop singulier pour être vraiment absorbé par les cases, le groupe mené par Alain Seghir aura traversé les décennies comme un secret bien gardé. Une anomalie élégante. Une silhouette froide dans le brouillard des années 80. En France, on les a regardés de loin. Aux États-Unis, on en a fait un culte.

C’est tout le paradoxe Martin Dupont : un groupe presque accidentellement mythique, devenu avec le temps une référence majeure de la cold wave, du post-punk synthétique et de toute une scène dark underground qui, de Los Angeles à New York, s’est mise à le vénérer avec un sérieux presque religieux.

Quand on retrouve Alain Seghir aux Trans Musicales de Rennes, en décembre 2025, il y a chez lui quelque chose d’assez rare : une forme de distinction naturelle, sans pose. Le regard vif, le verbe précis, la mémoire intacte. Chez lui, l’érudition ne sent jamais la démonstration. Et l’histoire de Martin Dupont, il la raconte comme on raconte une chose à la fois improbable et finalement logique : un lent retour de flammes.

Le comeback contre la nostalgie

Ce qui frappe d’abord, c’est que Martin Dupont n’a pas choisi la voie facile.
Au moment où tant de groupes revenus d’entre les morts se contentent de rejouer leur légende, Alain Seghir a préféré reprendre le risque là où il compte vraiment : dans l’écriture.

« On aurait pu rejouer les classiques. Mais ce n’était pas intéressant. »

La phrase résume tout.

Chez lui, le retour ne pouvait pas être un mausolée. Il fallait que ce soit vivant. Qu’il y ait encore de l’inconnu à aller chercher. Alain parle de création avec un mélange de gourmandise et d’exigence presque artisanale. Il raconte ses débuts comme une période d’effervescence brute, où composer allait plus vite que finir, où l’instinct passait avant le polissage.

« J’aime la musique, j’aime l’innovation, j’aime créer. Pendant longtemps, j’ai composé de façon assez brouillonne. Il y avait une telle effervescence à créer que j’en devenais presque fainéant pour peaufiner. »

C’est l’un des nœuds du personnage : cette tension permanente entre l’impulsion et l’excellence. Entre le geste premier et la nécessité du détail juste. Il le dit lui-même : l’arrivée de Beverly Jo Scott dans l’aventure a contribué à le rendre plus rigoureux, plus précis, presque plus “anglais” dans l’approche.

Et ce perfectionnisme tardif ne l’a pas asséché au contraire. Il lui a permis de continuer.

Minimal Wave, les États-Unis et la seconde vie

L’histoire de la résurrection de Martin Dupont a quelque chose d’absurde au meilleur sens du terme. Pendant que la France regardait ailleurs, l’Amérique souterraine, elle, fouillait les archives.

Le déclic vient notamment de Veronica Vasicka, fondatrice du label Minimal Wave, figure centrale de la redécouverte mondiale des trésors synthétiques oubliés. C’est elle qui remet Martin Dupont en circulation, et surtout en désir.

« Quand Veronica Vasicka a réédité mon disque aux États-Unis en en faisant un phénomène là-bas, elle m’a mis la pression pour que je m’y remette. Elle a trouvé les bons arguments pour me convaincre de rejouer et de créer de nouveaux morceaux. »

On imagine facilement la scène : un groupe français presque fantomatique, soudain hissé au rang de référence absolue pour toute une génération de DJs, producteurs, collectionneurs et artistes américains. Non pas comme une curiosité vintage, mais comme une musique encore dangereusement contemporaine.

Et c’est là que tout bascule.

“Kintsugi” : réparer sans revenir en arrière

Le vrai redémarrage se fait par hasard, évidemment. Comme toutes les bonnes histoires.

Au détour d’un concert de Collection d’Arnell-Andrea, Alain croise les membres restants de Rise and Fall of a Decade. Le courant passe vite. Eux découvrent alors Martin Dupont avec stupeur. Lui leur propose un morceau inachevé. Le lundi suivant, il reçoit une version retravaillée.

Le projet est relancé.

« J’étais épaté. Je me suis dit : deux morceaux, c’est ridicule. Il faut aller plus loin. »

De là naît Kintsugi, en 2023 un disque charnière, pensé au départ comme une manière de remettre les anciens morceaux en circulation, mais qui se transforme en véritable reconstruction esthétique. Alain y voit une analogie directe avec l’art japonais de réparer une céramique brisée avec de l’or : ne pas masquer les fractures, mais les sublimer.

Le titre est parfait. Parce qu’il dit exactement ce qu’est devenu Martin Dupont : non pas un groupe restauré, mais un groupe transfiguré.

Et le public américain suit. Mieux : il embrase.

« La première tournée américaine a eu un succès incroyable et inattendu. C’était sold-out. Il y avait une chaleur incroyable. »

Là encore, le contraste est saisissant : Martin Dupont devient là-bas ce qu’il n’a jamais tout à fait été ici un groupe “important”.

Le chirurgien, l’artiste et l’exigence

Ce qui donne à Alain Seghir une densité singulière, c’est aussi cette double vie qui pourrait paraître romanesque si elle n’était pas si concrète : pendant toutes ces années de silence musical, il n’était pas en retraite spirituelle, ni perdu dans quelque nostalgie d’ancien combattant du post-punk.

Il était chirurgien ORL.

Et ce détail change beaucoup de choses.

Parce qu’il explique sans doute cette évolution dans sa manière de travailler. Alain parle de la musique comme d’un espace de liberté, mais il lui applique désormais une exigence née d’un autre monde celui où l’approximation n’existe pas.

« Avec mon métier de chirurgien, je vise l’excellence. Lorsque j’opère quelqu’un, je garde à l’esprit que si je ne mets pas les meilleures chances entre mes mains, je ne pourrais plus faire ce métier. »

Rarement un artiste aura aussi bien résumé ce qu’est la maturité : non pas perdre la fraîcheur, mais lui donner une forme plus juste.

Chez lui, la musique reste un espace de pulsion, mais une pulsion désormais canalisée. Contrôlée sans être neutralisée. D’où ce sentiment, à l’écoute de ses nouveaux disques, que tout semble à la fois plus ample et plus tenu.

“You Smile When It Hurts” : le raffinement sans la poussière

Avec You Smile When It Hurts, Martin Dupont pousse encore plus loin ce principe d’expansion sans trahison. Le disque ne cherche jamais à singer le passé. Il l’absorbe, puis le dépasse.

Alain y injecte tout ce qu’il a accumulé au fil des ans : son éclectisme, ses obsessions, ses rencontres, ses intuitions.

Parmi elles, une est décisive : Ollivier Leroy, musicien rennais repéré bien avant la reformation, à l’époque où Alain achetait avec gourmandise tout ce qui pouvait élargir son horizon. Il raconte avec délice sa découverte de ses projets passés entre pop baroque, étrangeté sophistiquée et raffinement oblique.

Le lien se fait plus tard, au moment du mastering de Kintsugi. Puis Leroy devient l’un des artisans centraux du retour live et du nouveau son du groupe.

« Je ne voulais pas qu’il y ait un ordinateur qui tourne. Je ne voulais pas que ce soit du réchauffé… ou du congelé plutôt. »

Tout est là : chez Martin Dupont, la technologie n’est jamais une béquille. Elle doit rester une matière vivante.

Le groupe se reforme alors à cinq, Beverly revient, Alain reprend la basse, et une nouvelle dynamique s’installe. Naturelle. Nécessaire. Presque évidente.

L’élégance orchestrale, ou l’art de ne pas trop en faire

L’une des plus belles surprises de ce nouveau chapitre, c’est cette touche quasi symphonique qui apparaît sur les nouveaux morceaux sans jamais les alourdir.

Pas de grandiloquence. Pas de “grand retour” pompier. Juste des lignes, des textures, des respirations.

Alain parle de ces ajouts avec la prudence d’un homme qui sait exactement où se situe la ligne rouge :

« Je ne voulais pas trop en mettre et que ce soit un album symphonique. »

Le résultat tient précisément à cet équilibre. Grâce notamment au travail de Ferdinand Chupin, jeune arrangeur présenté par Ollivier Leroy, capable de comprendre immédiatement les références et les nuances évoquées. L’enregistrement au Studio Ferber, avec de vrais musiciens d’orchestre, achève de donner au disque une ampleur rare.

Mais ce qui impressionne surtout, c’est que cet habillage classique ne “change” pas Martin Dupont : il révèle simplement quelque chose qui était déjà là, en filigrane, depuis toujours. Cette manière de faire cohabiter la rigueur froide et l’émotion diffuse. La ligne claire et le vertige.

Le culte, les samples et les héritiers

Le plus fascinant dans l’histoire récente de Martin Dupont, c’est peut-être la manière dont le groupe a été réinjecté dans la modernité par d’autres.

Des DJs comme Marcel Dettmann ou Mick Wills en ont fait des edits. De jeunes selectors ont glissé leurs morceaux dans des sets sans aucun réflexe patrimonial. Et toute une nouvelle génération d’artistes s’est mise à les citer comme une source fondamentale.

Alain raconte cela sans forfanterie, avec un mélange de surprise et de gratitude.

« Je me sens chanceux et heureux. Ça a commencé avec des DJs connus, puis avec de jeunes DJs qui glissaient nos chansons dans leurs sets sans a priori. »

Il évoque Andrew Clinco de Drab Majesty, qui lui confie avoir eu une photo de Martin Dupont dans son studio. Il se souvient aussi d’avoir lu que Chris Stewart de Black Marble citait le groupe comme inspiration majeure.

Et là, on comprend ce qui s’est vraiment joué : Martin Dupont n’a pas simplement été “redécouvert”. Il a été absorbé par la grammaire musicale contemporaine. Réinterprété. Réactivé. Rebranché.

Ce n’est pas un revival. C’est une contamination.

“La musique, c’est le parfum de la vie”

Au fil de la conversation, Alain lâche parfois des phrases qu’on n’oublie pas.
Celle-ci, notamment :

« La musique représente le parfum de la vie. »

C’est sans doute ce qui explique pourquoi, malgré les années, malgré les détours, malgré les vies parallèles, sa musique conserve quelque chose de profondément humain. Il n’y a pas chez lui de discours théorique sur l’art. Il y a une conviction simple : si la musique sert à quelque chose, c’est à faire circuler des émotions que le langage seul ne suffit pas à porter.

Et c’est peut-être aussi pour cela que Martin Dupont touche autant de gens, parfois très loin de son contexte d’origine. Une jeune fan polonaise lui confie un jour, après un concert à Varsovie, que sa musique lui a “sauvé la vie”. Une phrase énorme, vertigineuse, que beaucoup d’artistes fantasment et que peu entendent vraiment.

Lui ne la théorise pas. Il la reçoit.

Avec gravité.

Les Trans Musicales comme réparation symbolique

Que Martin Dupont joue finalement aux Trans Musicales a presque valeur de justice poétique.

Pour Alain, Rennes a longtemps représenté une sorte de capitale imaginaire de la musique qu’il aimait. Lui, le Marseillais un peu à côté de sa propre scène, regardait ça de loin comme un territoire presque mythologique.

« Rennes, c’était la capitale de la musique que j’aimais. Je n’aurais même pas osé imaginer y jouer aux Transmusicales. Pour moi, c’était un rêve inaccessible. »

Alors forcément, il y a quelque chose de très beau dans cette boucle qui se referme. Non pas comme une consécration institutionnelle, mais comme une forme de réparation symbolique.

Le groupe qui n’était pas “au bon endroit au bon moment” finit par arriver exactement là où il devait être.

Avec quarante ans de décalage.
Et une classe intacte.

Le luxe rare de n’avoir plus rien à prouver

Ce qui rend Martin Dupont si précieux aujourd’hui, c’est peut-être ça : ce groupe avance désormais libéré de presque tout. De l’attente. De la mode. Du besoin d’appartenir. Du fantasme de reconnaissance massive.

Alain le dit très simplement :

« Être connu des mélomanes m’importe. Être connu du grand public, je m’en fiche. »

Et cette phrase, loin d’être une posture, dit quelque chose de très profond sur la trajectoire du groupe. Martin Dupont n’a jamais été construit pour plaire à tout le monde. Sa grandeur tient justement à cette fidélité tranquille à une identité mouvante mais irréductible.

Aujourd’hui, le groupe semble avoir trouvé sa juste place : celle d’un nom que l’on se transmet entre passionnés, mais qui continue malgré tout à élargir son cercle. Une musique assez forte pour traverser les générations, les pays, les malentendus et les retards à l’allumage.

Au fond, Martin Dupont n’a jamais vraiment fait carrière.
Il a fait mieux : il a laissé une empreinte.

Et il continue, contre toute logique, à en dessiner de nouvelles…