L’artiste lausannois, dont le nouvel album « shifting forms », vient de paraître, y poursuit sa quête d’équilibre entre rugosité et apaisement, entre l’intime et le cosmique.

« Tu chuchotes à l’oreille des cris qui ne font pas mal », écrivait le journaliste Arnaud Robert. La phrase, à la fois douce et percutante, semble coller parfaitement à elie zoé dont le premier album « Shiting forms » vient de sortir.
Chuchoté
Quand on lui dit la formule d’ Arnaud Robert, elie zoé sourit.
« J’adore cette phrase, dit-il. Elle rapproche le doux et le fort, elle fait communiquer des mondes qui, à première vue, ne devraient pas se rencontrer. C’est exactement ce que j’essaie de faire dans mes chansons. »
Cette tension, entre chuchotement et cri, traverse tout son univers. « Mes morceaux sont des chansons pop, mais avec une esthétique rock. Je joue de la guitare électrique, je partage la scène avec un batteur, et je travaille la formule du duo depuis plus de dix ans. L’idée, c’est de pouvoir passer d’une urgence presque noise à une chanson folk en un claquement de doigts. »
La sincérité
Ce qui frappe dans la musique d’elie zoé, c’est la sincérité bouleversante qui traverse chaque disque. Une impression d’intimité brute, presque fragile. « C’est une sensation que je ressens aussi en enregistrant, confie-t-il. On utilise très peu d’artifices. La base des morceaux est captée en live, guitare, batterie, voix, comme si on enregistrait aussi la pièce dans laquelle on joue, et l’émotion du moment. »
Pour elie, chaque chanson est un accès direct à un territoire intérieur rarement exploré. « Je parle et je chante depuis cet endroit-là, intime, mais paradoxalement universel. » Cette constance vient, dit-il, du fait qu’il chante toujours « depuis le même lieu », celui de l’instant présent : « C’est une sorte de stabilité en mouvement. Chaque album, c’est une photo honnête de là où j’en suis. »
Transition intérieure
L’artiste a annoncé sa transition de genre en 2024. Cette évolution, profondément personnelle, traverse aussi son œuvre. « Je me suis toujours senti libre, entouré de personnes aimantes qui m’aident à concrétiser ma musique. Ce qui a changé, c’est mon regard sur le monde et sur les êtres qui l’habitent. Je me sens plus calme, plus apaisé. Et cette paix m’ouvre à plus de nuances, à une palette sonore et vocale plus large. »
La science et le mythe du vivant
Dans shifting forms, elie zoé convoque la physique, la biologie et la sociologie pour mieux sonder le vivant. « Écrire des chansons, c’est ma manière instinctive de répondre à des questions philosophiques : qu’est-ce qui fait qu’on vit ? d’où on vient ? où on va ? » explique-t-il.
Ancien étudiant en école polytechnique, il a choisi la voie autodidacte : « J’ai arrêté les études pour écrire des chansons, mais j’ai continué à apprendre autrement, en lisant, en rêvant, en discutant. »
Ses lectures l’amènent aujourd’hui à interroger les frontières du langage et des formes de communication : « Je m’intéresse à la manière dont on dialogue avec les êtres humains, mais aussi avec les non-humains. Quelles sont les zones de contact possibles ? Comment habiter le monde de façon plus ajustée ? »
L’artisanat comme philosophie
Depuis ses débuts, elie zoé revendique une esthétique lo-fi, low-tech, DIY. Une approche qui relève autant du geste artistique que du mode de vie.
« Je ne sais pas si c’est un choix, dit-il. C’est juste comme ça que je fonctionne. J’aime voir les gens fabriquer des choses, transformer la matière, comprendre comment c’est fait. »
Il rit en évoquant les paradoxes d’une telle démarche : « Je vis sous le seuil de pauvreté depuis toujours, même si le projet gagne en visibilité. Mais j’aime l’inventivité que ça demande. J’ai construit mon studio avec du matériel de récupération, et je travaille avec un réseau de proches très solide. Cette communauté, c’est une source immense de joie. »
Le duo, terrain d’expérimentation
Sur scène, elie zoé partage cette énergie avec le batteur Fred Bürki. Ensemble, ils explorent toutes les nuances du son.
« Le duo, c’est une manière d’amplifier chaque geste. J’ai modifié mes guitares pour pouvoir jouer la basse en même temps, je chante en live pour créer des effets choraux… Avec Fred, on peut passer d’un murmure à une déflagration en une seconde. Ce n’est pas de la puissance contenue, c’est de la puissance consciente. »
Une musique, une tribu
Cette recherche d’équilibre se nourrit d’un ancrage collectif. Depuis 2016, elie zoé collabore étroitement avec le label Humus Records, aux côtés de Louis Jucker et de nombreux musiciens suisses. « C’est un vrai écosystème, explique-t-il. Chaque projet, Autisti, /A\, Berceuses , est une aventure commune. On se connaît depuis longtemps, on avance ensemble. »
Et de rêver à une nouvelle forme de tournée : « J’imagine une snail tour, une “tournée escargot”. On resterait une semaine dans chaque lieu, on cuisinerait, on cueillerait des plantes sauvages, on inviterait les habitants à former une chorale locale pour chanter sur scène avec nous. »
Faire la paix à l’intérieur de soi
Dans shifting forms, elie zoé interroge notre rapport au vivant. « Et si le fait de faire la paix à l’intérieur de soi appelait la paix à l’extérieur ? Et si ce qu’on appelle “la nature” n’était pas un ailleurs, mais un ensemble d’allié·e·s avec lesquels cohabiter ? »
Elie cite les philosophes Vinciane Despret et Baptiste Morizot, et confie : « Ces lectures m’ont donné envie d’autres récits, d’autres cosmogonies. J’ai écrit cet album depuis cet endroit-là, joyeux et multiple. »
L’art total
Musicien, mais aussi dessinateur et compositeur pour le théâtre ou le cinéma, elie zoé pense son œuvre comme un organisme vivant.
« Je suis synesthésique, je vois la musique en couleurs et en formes. Alors dessiner est une extension naturelle de ce que je fais. »
Il aime travailler sous contrainte, comme au théâtre : « Ça pousse à inventer. Et souvent, certaines chansons écrites pour ces projets finissent sur mes albums. Pale Eyes, par exemple, vient d’une pièce. »
Et de conclure, dans un sourire : « Je me vois comme un grand écosystème formé de toutes ces expériences et de toutes ces personnes. »
Ecoutez l’album d’elie zoé « shifting forms » (Humus Records, 10 octobre 2025) sur Bandcamp




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