Cofondateur et chanteur de La Ruda Salska, figure emblématique de la scène rock française des années 2000, Pierrot revient aujourd’hui avec son nouveau projet Villa Fantôme et un second album, « Seconde Zone ».
Un disque élégant et mordant, qui mêle mélancolie, pop et post-punk, porté par une écriture ciselée et des mélodies lumineuses. Rencontre avec Pierrot, un artiste qui, à 50 ans passés, n’a rien perdu de sa soif de chansons.
“L’écriture, c’est d’abord une histoire de musique”
Pour Pierrot, l’écriture d’un morceau commence toujours par la musique.
« On fait d’abord les sons, les ambiances. Une fois qu’une mélodie me parle, je la chante en yaourt, un mélange de franglais sans sens précis, juste pour trouver la ligne vocale. Et c’est à partir de là que les mots s’imposent. La musique dégage une humeur, une métrique, une émotion et le texte vient s’y greffer naturellement. »
L’objectif, explique-t-il, n’est pas de sombrer dans la noirceur :
« Le cahier des charges, c’est d’être plutôt pop, pas au sens léger du terme, mais lumineux. Même si, forcément, la vie n’est pas toujours rose… Mes textes oscillent entre ombre et clarté, entre mélancolie et espoir. »
Des histoires simples, des images fortes
Les chansons de Seconde Zone racontent souvent des histoires.
« Les Paul, par exemple, c’est une chanson un peu à la manière de Renaud, avec des mots simples. Je parle de vieillesse, de musiciens dont la guitare reste plus souvent dans l’étui que sur scène. Sur Billy Ricker ou Saison Grise, je touche à d’autres thèmes : le temps qui passe, la désillusion amoureuse, mais toujours avec pudeur. »
Pour lui, chaque phrase doit avoir du poids.
« Dans Villa Fantôme, on est des gens de peu de mots. Il faut aller droit au but. Chaque image doit faire avancer l’histoire. On ne peut pas se permettre de meubler. »
Une économie de langage qui donne aux chansons cette tension poétique, “brutale mais douce”, comme il le dit lui-même.
L’anglais, “l’exception qui confirme la règle”
Sur ce nouvel album, Pierrot s’autorise quelques escapades dans la langue de Shakespeare, notamment sur French Boy ou Dance All Prayer.
« Je ne sais pas chanter en anglais ! » s’amuse-t-il.
« Et c’est justement ce que raconte French Boy : l’histoire d’un gars qui ne sait pas chanter en anglais. Ça rend mon accent crédible ! L’anglais, parfois, s’impose par sa sonorité. Certains mots claquent mieux, trouvent mieux leur place dans la mélodie. Mais chanter en français, c’est ce qui me permet d’être sincère, d’exprimer les sentiments avec nuance. »
Pas question donc de viser une carrière internationale :
« L’ambition, c’est pas de conquérir le monde, c’est déjà de conquérir l’Anjou », plaisante-t-il.
« On a la chance de sortir un deuxième album, c’est déjà énorme. »
Villa Fantôme, la liberté retrouvée
Musicalement, Villa Fantôme s’éloigne de La Ruda pour explorer d’autres territoires : le post-punk, la cold wave, les sons new wave et les claviers glacés.
« Oui, c’était une vraie volonté de changer de décor. On voulait d’autres codes, un autre cahier des charges. Fini les cuivres, place aux synthés, aux rythmes mid-tempo. Ce sont les musiques qu’on écoutait ado : The Cure, Depeche Mode, Madness, The Specials… On revient à nos premières amours. »
Mais chanter plus lentement, sans se cacher derrière la vitesse, c’est un vrai défi.
« Le mid-tempo, c’est impitoyable. Il faut être solide, précis. Là, tu ne peux pas tricher. »
Sur scène : “être fidèle à l’esprit du disque”
Alors que Villa Fantôme s’apprête à repartir en tournée, le chanteur cherche le bon équilibre.
« En live, on veut rester fidèle à l’esprit de l’album. Ne pas surjouer le tempo, ne pas transformer ça en charge héroïque. Juste appuyer un peu plus les morceaux, leur donner une énergie plus brute, plus rock. »
Et l’énergie du public ?
« Elle est différente de celle de La Ruda. Là, je me sens plus seul, plus exposé, mais c’est une bonne chose. C’est un bonheur d’assumer ça, de chanter droit, sans se cacher derrière la bande. Après trente ans de musique, c’est un vrai souffle nouveau. »
L’esthétique : entre élégance et clin d’œil
Visuellement, Villa Fantôme revendique un style fort, inspiré par les codes du ska et du post-punk britannique.
« On a repris les couleurs du noir et rose, comme The Beat à l’époque. C’est un clin d’œil assumé, un jeu aussi. On veut garder cette fraîcheur, ce plaisir gamin de faire comme les groupes qu’on admire. Le rose, c’est la couleur pop de Seconde Zone, un contraste avec le noir et blanc du premier disque. »
“Faire de la musique, c’est refuser de vieillir”
Dans Seconde Zone, il y a une vraie quête de jeunesse.
« Je ne vais pas faire semblant d’avoir 18 ans, mais j’essaie de ne pas raconter non plus la vie d’un quinqua fatigué. Ce disque, c’est une façon de garder la vitalité, de rester curieux, de continuer à danser un peu. »
Et la passion, elle, reste intacte :
« Bien sûr ! Sinon, ce serait une horreur. On fait encore ça parce qu’on y croit. Villa Fantôme, c’est un nouveau terrain de jeu, un nouveau risque. On repart à zéro, comme à nos débuts : 50 personnes, puis 100, puis 200… Cette sensation de reconquête, c’est ce qui nous maintient vivants. »
La flamme, toujours
Pierrot n’a rien perdu de son enthousiasme ni de son humilité.
« À notre âge, sortir encore des disques, monter encore sur scène, c’est déjà une victoire. Villa Fantôme nous redonne l’énergie des débuts, l’envie de convaincre, de rejouer dans des petits lieux, de se remettre en danger. »
Trente ans après les débuts de La Ruda, Pierrot n’est pas en “seconde zone” : il est là où il a toujours été entre poésie, sincérité et rock’n’roll.



